La vie dans le nord de l’Albanie est encore profondément patriarcale. La femme est chargée de maintenir l’ordre domestique et d’élever les enfants, tandis que l’homme détient le pouvoir social, politique et économique. Face à cette inégalité séculaire, certaines femmes ont choisi une voie radicale : renoncer à leur féminité pour vivre comme des hommes. On les appelle les burrnesha — les vierges jurées. Pour comprendre le contexte culturel plus large, consultez notre article sur la mentalité des hommes albanais.
En bref : Les burrnesha sont des femmes albanaises qui font un voeu irrévocable de virginité devant les anciens du village pour acquérir les droits réservés aux hommes. Cette tradition unique au monde, encadrée par le code du Kanun, a permis à des centaines de femmes de devenir chefs de famille, de travailler et de porter des armes. Il n’en reste aujourd’hui qu’une centaine, principalement dans les montagnes du nord.
Les burrnesha : des femmes qui vivent comme des hommes
Les vierges jurées (burrnesha en albanais, du mot “burre” signifiant “homme”) sont des filles qui vivent comme des hommes. Il n’en existe plus qu’une centaine dans le monde, principalement en Albanie, mais aussi en Bosnie et en Serbie.
Cette pratique était répandue jusqu’au XXe siècle dans toutes les régions montagneuses du nord de l’Albanie. La décision était généralement prise par la famille lorsqu’il n’y avait pas de fils pour assumer le rôle de chef de foyer. En réalité, la seule façon pour une femme d’acquérir du pouvoir sur sa propre vie était littéralement de devenir un homme aux yeux de la société.
Le phénomène n’est pas uniquement albanais : des traditions similaires ont existé chez les Monténégrins et dans certaines régions de Bosnie, mais c’est en Albanie que la pratique a été la plus documentée et la plus durable.

Le Kanun : le code qui régit la vie dans le nord
Pour comprendre les burrnesha, il faut d’abord comprendre le Kanun — un code de lois coutumières datant du XVe siècle, attribué au prince Lek Dukagjini. Pendant des siècles, ce code a régi tous les aspects de la vie sociale dans le nord de l’Albanie, bien au-delà de la loi officielle.
Les droits des femmes selon le Kanun
Le Kanun restreignait sévèrement les droits des femmes :
- La famille devait être patrilinéaire : l’héritage se transmettait exclusivement par les hommes
- Les femmes n’avaient pas le droit de fumer, de porter une montre ou de conduire
- Elles ne pouvaient pas posséder de biens ni hériter
- Le mariage était souvent arrangé par les familles, parfois dès l’enfance
- Une femme mariée appartenait à la famille de son mari et ne pouvait pas retourner chez ses parents
Les droits accordés aux burrnesha
En prêtant serment, la burrnesha obtenait immédiatement les droits masculins :
- Porter des vêtements d’homme et adopter un prénom masculin
- Porter des armes (fusil, couteau) — privilège strictement masculin
- Fumer et boire de l’alcool en public
- Travailler dans les champs, conduire et commercer
- Devenir chef de famille si seules sa mère et ses sœurs restaient au foyer
- Participer aux assemblées villageoises et voter
- Hériter des biens familiaux
En échange, elle devait renoncer pour toujours au mariage, à la maternité et à toute relation amoureuse.
Le serment sacré devant les anciens
Dans l’arrière-pays albanais, une fille devenait burrnesha en prêtant un serment indéfectible devant douze anciens du village. La cérémonie était solennelle et publique. Après le serment, la transformation était immédiate : elle coupait ses cheveux, enfilait des vêtements masculins et prenait un nouveau prénom.
La violation du serment était punie de mort selon le Kanun. Bien que cette sanction n’existe plus aujourd’hui, les burrnesha n’abandonnent pratiquement jamais leur mode de vie — par respect de leur parole, par habitude, et aussi par crainte du jugement de leurs voisins.
Un détail révélateur : la communauté ne faisait pas semblant. Les burrnesha étaient traitées en tout point comme des hommes. On s’adressait à elles au masculin, elles s’asseyaient avec les hommes au café, et leur autorité n’était pas contestée.

Témoignages de burrnesha
Pashka Sokoli : le sacrifice par amour familial
Pashka Sokoli a décidé de devenir burrnesha par elle-même, mais les raisons de cette décision étaient mûres :
“Mon enfance a été marquée par la souffrance. Mon père est mort quand ma mère était enceinte de moi. Ma mère m’a quittée et j’ai grandi avec mon oncle et ma grand-mère.”
Elle était la seule à pouvoir subvenir aux besoins de la famille. Si Pashka se mariait, elle était obligée de vivre avec son mari, abandonnant son oncle et sa grand-mère. Quand son oncle est tombé malade, l’hôpital se trouvait à des kilomètres du village :
“Je n’avais pas le droit de conduire. Le seul moyen pour moi de me rendre à l’hôpital était de me transformer en homme et d’agir comme tel.”
À l’âge de 35 ans, lassée du sort réservé aux femmes célibataires, Pashka a fait voeu de virginité. Elle n’a jamais regretté sa décision.
Lul Ivanyi : le choix de la liberté
Lul Ivanyi est devenue burrnesha pour une raison plus personnelle — le refus d’une vie entièrement soumise au patriarcat :
“Pourquoi vivre comme un homme ? Parce que je tiens à ma liberté. Je pense que je suis en avance sur mon temps.”
Cette citation résume à elle seule le paradoxe des burrnesha : pour être libres dans une société patriarcale, elles devaient renoncer à leur identité féminine.
Les raisons du choix : un acte de survie ou de liberté ?
Les motivations des burrnesha sont multiples et souvent entrelacées :
- Absence de fils : la famille avait besoin d’un chef de foyer masculin pour survivre économiquement et socialement
- Refus d’un mariage arrangé : devenir burrnesha était le seul moyen de refuser un mariage sans humilier sa famille
- Protection de parents âgés : une fille mariée quittait le foyer familial, laissant ses parents sans soutien
- Désir de liberté : certaines femmes choisissaient cette voie pour échapper aux contraintes imposées aux femmes
- Vendetta : quand tous les hommes d’une famille étaient tués dans une vendetta, une femme devait prendre le relais

Burrnesha, genre et identité : un débat moderne
En parlant des burrnesha, la question du genre se pose inévitablement dans notre époque contemporaine. Cependant, il serait anachronique de projeter les catégories modernes de transidentité sur cette tradition.
Les burrnesha ne se considèrent généralement pas comme transgenres. Leur choix est social et familial, ancré dans un système de survie spécifique au contexte patriarcal albanais. Elles n’expriment pas un désir de changer de sexe, mais adoptent un rôle social masculin pour des raisons pratiques.
Un autre paradoxe : devenues “hommes”, les burrnesha n’ont pas le droit de s’engager dans des relations amoureuses — ni avec des hommes, ni avec des femmes. Le concept d’homosexualité féminine était inconnu du Kanun. Le serment de virginité est total et absolu.
Les erreurs courantes sur les burrnesha
- Les confondre avec des femmes transgenres. Le choix des burrnesha est culturel et familial, pas lié à une identité de genre au sens moderne
- Penser que c’est une forme d’oppression. Pour beaucoup de burrnesha, c’était au contraire le seul chemin vers la liberté dans un système oppressif
- Croire que la tradition est encore vivante. Les dernières burrnesha ont plus de cinquante ans. Aucune jeune femme ne fait plus ce choix aujourd’hui
- Romantiser leur vie. La vie d’une burrnesha était dure : travaux physiques, solitude, renoncement à la maternité et à l’amour
Comparaison : droits des femmes vs droits des burrnesha selon le Kanun
| Droit | Femme selon le Kanun | Burrnesha |
|---|---|---|
| Porter des armes | Interdit | Autorisé |
| Hériter des biens | Interdit | Autorisé |
| Fumer, boire en public | Interdit | Autorisé |
| Travailler hors du foyer | Limité | Autorisé |
| Voter aux assemblées | Interdit | Autorisé |
| Se marier | Obligation sociale | Interdit à vie |
| Avoir des enfants | Devoir familial | Interdit à vie |
| Relations amoureuses | Autorisé (dans le mariage) | Interdit à vie |
Une tradition en voie de disparition
De nos jours, la plupart des burrnesha restantes ont la cinquantaine ou plus. Elles ont vécu des vies dures et occupées, sacrifiant la possibilité d’avoir des enfants et de se marier pour leur propre liberté ou celle de leur famille.
La modernisation de l’Albanie, l’urbanisation, l’éducation des femmes et l’évolution des lois ont rendu cette tradition obsolète. Les jeunes femmes albanaises d’aujourd’hui ont accès à l’éducation, au travail et peuvent refuser un mariage sans avoir à renoncer à leur féminité.
Les burrnesha restent néanmoins un symbole puissant : la preuve que, même dans les systèmes les plus rigides, des femmes ont trouvé le moyen de s’affirmer — fut-ce au prix de sacrifices immenses.
Les burrnesha dans la culture populaire
La tradition des burrnesha a progressivement dépassé les frontières de l’Albanie pour atteindre un public international, grâce au cinéma, à la littérature et au journalisme documentaire.
Le documentaire “Sworn Virgin” (2015) de la réalisatrice italienne Laura Bispuri est probablement l’œuvre la plus connue sur le sujet. Ce film puissant raconte l’histoire d’une burrnesha qui, après des années de vie masculine dans les montagnes albanaises, rejoint sa nièce en Italie et commence à questionner son identité. Le film a été présenté à la Berlinale et a fait découvrir cette tradition à des millions de spectateurs européens.
Côté littérature, le roman “La Vierge jurée” de l’écrivaine albanaise Elvira Dones (publié en italien puis traduit en français) plonge le lecteur dans le dilemme intérieur d’une burrnesha confrontée à la modernité. C’est une lecture incontournable pour quiconque veut comprendre la complexité psychologique de ce choix. L’autrice, elle-même albanaise installée en Suisse, apporte une nuance et une sensibilité que les récits exotisants ne parviennent pas toujours à capturer.
Plusieurs photojournalistes de renom ont consacré des séries aux dernières burrnesha. Les portraits de Jill Peters (“Sworn Virgins of Albania”) ont fait le tour du monde, montrant des visages marqués par le temps et par les choix — des regards à la fois fiers et mélancoliques. Le photographe albanais Petraq Milo a également documenté ces femmes pendant des décennies, constituant une archive visuelle inestimable d’un monde en train de disparaître.
En musique, la chanteuse albanaise Elina Duni a évoqué les burrnesha dans plusieurs compositions, mêlant jazz contemporain et chants traditionnels albanais. Ses concerts en Europe sont une porte d’entrée poétique vers cette tradition pour ceux qui ne la connaissent pas.
Rencontrer une burrnesha aujourd’hui
Si la tradition des burrnesha vous fascine et que vous souhaitez en apprendre davantage sur le terrain, quelques pistes existent — mais avec des précautions essentielles.
Les dernières burrnesha vivent principalement dans les villages isolés des Alpes albanaises, dans la région de Shkodra et dans les vallées de Theth et Valbona. Certaines se trouvent aussi dans des hameaux de la région de Tropoja, là où les routes se transforment en chemins de terre et où le temps semble s’être arrêté. Pour atteindre ces villages, il faut souvent plusieurs heures de route depuis Shkodra, parfois en 4x4 sur des pistes défoncées.
Quelques guides locaux dans la région de Shkodra connaissent personnellement des burrnesha et peuvent organiser des visites respectueuses. Ce n’est pas du tourisme de masse — c’est une rencontre humaine qui demande du tact, de la patience et une curiosité sincère. N’arrivez jamais chez une burrnesha sans y avoir été invité ou sans être accompagné d’un intermédiaire local.
Le respect de la tradition est fondamental. Ces femmes ont fait un sacrifice immense et méritent d’être traitées avec dignité. Ne les photographiez jamais sans permission. Ne les traitez pas comme une curiosité ethnographique. Approchez-les comme vous approcheriez n’importe quelle personne âgée qui a une histoire extraordinaire à raconter — avec écoute et humilité. Si une burrnesha accepte de partager son histoire avec vous, considérez cela comme un privilège rare.
Il est aussi possible de découvrir cet héritage au Musée ethnographique de Shkodra et au Musée national d’histoire de Tirana, où des expositions permanentes retracent la vie des burrnesha à travers des photographies, des vêtements et des témoignages enregistrés.
Pour comprendre le contexte religieux et culturel qui a façonné ces traditions, lisez notre article sur les religions et les langues en Albanie. Et pour découvrir d’autres facettes méconnues du pays, explorez notre guide sur l’Albanie, un mystère pour les voyageurs. Pour mieux comprendre la condition féminine et les relations amoureuses albanaises, consultez sortir avec une Albanaise : mentalité et conseils et notre guide complet Albanie : religion, langue et culture.

Pour une analyse approfondie du phénomène burrnesha, une anthropologue de l’Université de Pristina y répond en détail dans notre interview exclusive sur les burrnesha d’Albanie.


